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  • lundi 30 novembre 2015

    L'apiculture, un sujet qui pique

    IL nous est arrivé d'évoquer rapidement nos interrogations quant à l'impact de l'apiculture sur la biodiversité. Même si nous risquons de ne pas nous faire beaucoup d'amis avec une telle réflexion, nous tenons à ouvrir la discussion. Alors n'hésitez surtout pas à nous faire part de vos avis, connaissances et autres témoignages, même et surtout si vous n'êtes pas d'accord !

    Tout d'abord, afin de dissiper toute confusion : l'abeille Apis mellifera que nous connaissons tous, celle qui essaime et produit du miel, a pour nom commun abeille domestique. L'espèce existe à l'état sauvage, mais il s'agit tout de même de l'abeille domestique. Les autres espèces sont généralement différenciées d'Apis mellifera par les termes abeilles sauvages et abeilles solitaires. En effet, une grande majorité d'entre elles ne forment pas de colonies ni ne vivent en ruches, mais elles nichent dans des tiges creuses, dans du bois troué, dans le sol... ou dans des coquilles d'escargot ! Ce sont les osmies, les xylocopes, les andrènes, les mégachiles, etc.
    Et si l'on entend souvent dire que 80% de la flore française est pollinisée par les abeilles, il faut préciser qu'il s'agit de toutes les abeilles. Il est estimé que l'abeille domestique seule visite un tiers tout au plus de cette même flore (ce qui est déjà pas mal !).

    Même en laissant de côté ces pourcentages, bon nombre d'abeilles sauvages sont des pollinisatrices plus efficaces qu'Apis mellifera, pour deux raisons simples :


    L'abeille domestique
    Apis mellifera
    Premièrement, l'abeille domestique butine de façon très "précautionneuse", en formant des pelotes de pollen mouillé de nectar qu'elle colle à ses pattes arrières, et dont elle ramènera la plus grande partie à la ruche. C'est aussi le cas d'autres espèces, comme les bourdons par exemple. Mais pour ne pas perdre de temps à confectionner ces pelotes, certaines abeilles solitaires (osmies, mégachiles...) stockent directement le pollen sec dans les poils durs d'une brosse ventrale, sous leur abdomen. Si la méthode est plus rapide, les pertes en pollen d'une fleur à l'autre sont aussi plus importantes et, du même coup, la pollinisation bien meilleure.

    Deuxièmement, de nombreuses espèces (anthophores, bourdons, xylocopes, osmies...) possèdent une pilosité importante qui les protègent du froid. Elles peuvent ainsi butiner très tôt le matin et beaucoup plus longtemps dans la saison. Les bourdons peuvent même continuer leur travail par temps pluvieux, venteux ou orageux !

    Le bourdon des champs Bombus pascuorum et l'abeille charpentière Xylocopa sp. sur des fleurs de cosmos.

    Une ruche compte entre 10.000 et 80.000 abeilles domestiques. Plusieurs ruches sur un terrain, ce sont par conséquent des dizaines, voire des centaines de milliers d'abeilles qui butinent du matin au soir pour stocker d'importantes réserves. Bien souvent d'ailleurs, ces stocks ne suffisent pas et l'on doit "tricher" pour que les colonies survivent, en les nourrissant de sucre ou en les transhumant. En 2014, on estime que les apiculteurs français ont produit 10.000 tonnes de miel... et que près de 14.000 tonnes de sucre ont servi à nourrir leurs abeilles !

    Il est largement admis que la population d'abeilles domestiques est en chute, et de nombreuses causes sont avancées : le manque de nourriture évoqué à l'instant, mais aussi les épandages d'insecticides bien sûr, les ravages causés par des parasites exotiques comme le varroa, et même les traitements utilisés contre ces ravageurs.
    Il convient pourtant de se demander si ce déclin d'Apis mellifera n'est pas en partie causé par sa propre surpopulation. D'après la journaliste scientifique californienne Susan Kuchinskas, « dans la nature, on compte tout au plus trois à quatre ruches au mille carré [une à deux par kilomètre carré]. L'alimentation d'une colonie sauvage est très variée, composée du pollen et du nectar d'une myriade de plantes. ».
    En agriculture, une forte concentration de plantes de la même espèce entraîne presque invariablement un manque de nourriture et une propagation accrue des maladies et ravageurs. N'en serait-il pas de même chez les abeilles ?

    Quoiqu'il en soit, elles manquent de nourriture ; peut-être à cause d'une surpopulation, et bien plus probablement à cause de l'effondrement de la biodiversité occasionné par les pratiques agricoles et l'urbanisation.
    Il existe pourtant des milliers d'autres butineurs en France, parmi lesquels mille espèces différentes d'abeilles solitaires dont le rôle écosystémique est tout aussi essentiel... mais qui ne font pas de réserves, ce qui les rend forcément plus sensibles aux concurrences et aux modifications de leur environnement. Que leur reste-t-il alors, si cent mille abeilles domestiques n'ont déjà pas assez à manger ?

    Si l'abeille domestique ne visite qu'un tiers de notre flore, cela devrait signifier que les deux tiers restants fournissent une quantité de nourriture largement acceptable pour la plupart des autres insectes. Mais ce n'est pas si simple, car de nombreux butineurs visitent un pourcentage de fleurs encore moindre, voire une seule espèce ! Or lorsque la plante en question est aussi appréciée de l'abeille domestique, ces insectes parfois rares peuvent disparaître. La chose est d'autant plus évidente sur les monocultures où l'on installe des ruches : champs de colza, de lavande, de tournesol, etc.
    Histoire de nous mélanger les pinceaux, le bourdon terrestre Bombus terrestris, aussi appelé "cul-blanc", est un insecte social qui construit des bourdonnières sous-terraines où il produit de petites quantités de miel. Très bien armé contre le froid, cet excellent pollinisateur est la dernière "abeille" à rester active par temps frais.

    Nous ne sommes pas grands amateurs des travaux de l'INRA, néanmoins l'exemple suivant, extrait du Courrier de l’environnement de l’INRA (septembre 2007) a le mérite de pousser la réflexion un peu plus loin :
    « Si l’on encourage trop l'abeille domestique, on augmente le risque de déprimer les espèces sauvages cohabitantes et, par là, les plantes sauvages. Un bon exemple est fourni par l'orchidée Ophrys apifera. Cette orchidée est fécondée par la seule abeille sauvage Eucera longicornis. Or cette abeille se nourrit presque exclusivement sur les légumineuses. Si l’on sature tous les champs et talus des environs d'abeille domestique [très friande de légumineuses], la population d'eucère, inévitablement, va décliner et avec elle, ensuite, les peuplements adjacents d'Ophrys apifera. »

    Même pour les espèces qui s'appliquent à confectionner des pelotes de pollen, certaines fleurs sont impossibles à butiner sans s'en mettre de partout ! Ici, cul-blanc et abeilles domestiques se partagent une fleur de courgette.

    En France, seule la sous-espèce Apis mellifera mellifera est indigène. C'est l'abeille noire, encore couramment utilisée en apiculture. Même si plusieurs siècles d'élevage ont inévitablement conduit à son "amélioration" par sélection, cette abeille n'est donc pas une espèce importée ni bricolée en laboratoire. Mais selon nous, sa présence par centaines de milliers sur une seule parcelle n'est tout de même pas très naturelle et ne peut qu'aboutir à un déséquilibre, d'autant plus si les ruches apparaissent toutes du jour au lendemain, et si les abeilles sont soignées, protégées, nourries par l'homme... tandis que les autres espèces restent inconsidérées, puisqu'elles ne produisent pas de miel (ou très peu).

    Or, si l'abeille indigène peut déjà poser problème, l'apiculture a fait apparaître de nouvelles races par importations et croisements multiples, créant ainsi des abeilles plus dociles, plus rustiques, plus résistantes aux maladies, plus fécondes, plus productives... et plus voraces !
    Et puisque la fuite en avant est devenue la règle d'or de l'agriculture moderne, il est aujourd'hui question de développer de nouvelles abeilles génétiquement modifiées pour résister aux insecticides ou à la varroose... Mieux vaut toutefois ne pas nous étendre sur ce sujet-là.


    Abeilles rôdent.


    Nous tenons à préciser que nous ne sommes pas contre l'apiculture, tout comme nous ne sommes pas contre l'élevage en général, du moment qu'il n'a pas d'effet nocif sur l'environnement. Un élevage à petite échelle d'abeilles noires, par-ci par-là, en ville ou ailleurs, nous semble tout à fait convenable. Bénéfique, même. Tout comme les ruches sauvages sont éparpillées dans la nature, et non pas entassées par dizaines sur un même lieu. Pour les mêmes raisons, l’innocuité des élevages à petite échelle ne nous paraît plus si certaine si l'on retrouve une ruche dans chaque jardin... surtout parce que les mêmes efforts sont rarement fournis pour accueillir les autres espèces.

    Nous avons quelques temps envisagé la mise en place d'une ou deux ruches à but pédagogique et de sauvegarde sur le jardin du Grand Jas. Mais nous avons connaissance de plusieurs ruches déjà installées dans le voisinage et, d'ailleurs, une importante population d'abeilles domestiques investit le jardin chaque année, pour se régaler entre autres de mélilot et de tilleul. Bien entendu, nous sommes ravis de leur présence, mais nous considérons que, d'un point de vue écologique, une colonie supplémentaire n'a pas lieu d'être installée chez nous. Et d'un point de vue pédagogique non plus, du coup. N'étant pas de grands consommateurs de miel, cela nous convient très bien.


    De simples trous percés dans du bois et abrités de la pluie font de parfaits nichoirs pour les osmies, de petites abeilles solitaires qui protègent chaque œuf pondu par une paroi d'argile.
    En revanche, plusieurs bûches trouées sont éparpillées sur le terrain pour accueillir les guêpes et abeilles solitaires. Nous laissons aussi énormément de place aux plantes sauvages dont une grande partie, en séchant, fournissent des tiges creuses où vont nicher de nombreux insectes.
    Pour finir, nous venons tout juste d'installer un hôtel à insectes au milieu du jardin. Cette construction est une sorte de concentré de nichoirs composé de tiges creuses, tiges à moelle, bûches trouées, briques remplies de terre, tas de paille etc., etc., pour favoriser encore un peu plus les abeilles et les guêpes solitaires, mais aussi les coccinelles, les chrysopes, les perce-oreille, bref, cette biodiversité que nous aimons tant.

    Nous vous présenterons cet hôtel à insectes plus en détails très bientôt ! 

    En lien avec cet article :
    Des nuisibles ?

    6 commentaires:

    1. Merci pour cet article de fond très intéressant et que je partage sur facebook

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    2. Bonjour, la situation reviendra vite à la normale. Le frelon asiatique se chargera d'éradiquer les ruches urbaines car ce sont de véritables garde manger :-). Il a été détecté au nors et sud de la région lyonnaise. Une les ruches parties ou détruites, il s'attaquera aussi aux abilles olitaires, papillons, chenilles, araignées, mouches, poissons sur les marché. Pour ma part , un rucher doit etre un endroit ou tous les insectes doivent vivre. J'ai mis des nids à abeilles solitaires, chauve souris, oiseaux, frelon européen, etc ... je fourni le gite et le couvert en plantant des fleurs (fleurrissant du printemps à hiver). Plus ca grouille, plus je suis content. Jluc

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    3. Vidéo intéressante, merci.
      Tout d'abord, je me demande si laisser une colonie d'abeille domestique s'installer d'elle même (pas d'achat d'abeille "sélectionnée") dans une ruche assez naturelle (type Warré) pourrait vous convenir, si certains de vos membres avaient besoin de miel/cire?
      D'autre part, sachant que vous favorisez déjà les insectes divers, y compris abeilles sauvages, de part vos pratiques agro écologiques, ne pensez vous pas qu'il y ait assez de nourriture pour tout ce monde, y compris des abeilles domestiques? j'essaie de penser à la valeur partage de la permaculture...
      Finalement plutôt que de nourrir au sucre de betterave les abeilles domestiques tel un apiculteur industriel, ne serait il pas plus possible de planter plus de végétaux mellifères afin de nourrir des ruches? toujours dans une optique permaculturelle...

      Bien cordialement, Frédérique

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      Réponses
      1. Bonjour Frédérique,

        Comme nous l'indiquons dans l'article, il y aurait sans doute de façon naturelle une à deux ruches au km². Cette proportion nous semble tout à fait bénéfique à la biodiversité et à l'environnement. Nous avons donc choisi d'y contribuer en n'installant pas de ruche.

        Il est aussi précisé que notre jardin nourrit de nombreuses abeilles domestiques venues de l'extérieur. Le partage n'est pas un problème. Notre "critique" porte surtout sur l'apiculture systématique et la surpopulation localisée d'abeilles domestiques associées à un déclin de biodiversité.

        Mais par cet article, nous voulons avant tout rappeler qu'il existe d'autres abeilles que celle à laquelle tout le monde pense ! Nous ne souhaitons pas juger. Avec toutes ces infos, à chacun de prendre ses décisions comme il l'entend..

        L'association Bzzz installée à Marseille, avec laquelle nous sommes en lien, développe un modèle très proche de ce que tu proposes : ruches Warré, abeilles locales, éthique perma... Nous espérons pouvoir leur donner la parole dans ces pages très bientôt.

        Merci et bonne continuation !

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    4. Bonjour Indocile graine,

      Avant tout bravo pour ce lieu de vie que vous contribuez à faire pousser et à vos vidéos qui le raconte si bien.

      Je n'avais jamais rencontré cet angle sur ce sujet des abeilles domestiques, sauvages et solitaire et je le trouve totalement exaltant !

      Je suis ravi d'imaginer qu'à côté de l'empire des abeilles domestiques il existe des abeilles solitaires beaucoup plus efficaces que ses soeurs en semi-liberté.

      Ces informations que vous présentez sur l'impact des abeilles domestiques sur l'environnement peut s'avérer être extrêmement intéressante pour une compréhension globale du sujet.
      Elle apporte aussi une matière explosive dans l'univers de l'écologie en résumant (trop vite) le sujet comme ceci...les abeilles mauvaises pour l'environnement ?

      J'aimerais si possible pouvoir consulter vos sources d'informations, sont elles orales issus d'observations collectives, proviennent elles d'études écrites ? Avez vous des références bibliographiques à me transmettre.

      D'avance merci vraiment et belle journée à vous.

      David

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    5. David, pour La Graine6 mars 2017 à 11:09

      Bonjour,

      Merci pour les encouragements !

      Effectivement, par cet article nous ne souhaitons pas véhiculer l'idée que "l'apiculture c'est mal" ou que "A mellifera est nocive pour l'environnement", mais seulement faire un constat, expliquer notre position et inviter à la réflexion. C'est pourquoi il n'est pas impossible que l'on reprenne cet article d'une manière un peu différente... un de ces quatre... en prenant soin de citer correctement nos sources.

      En attendant, voici une étude dont vous trouverez au moins le résumé sur internet: "Experimental evidence that honeybees depress wild insect densities in a flowering crop" par Lindstrom et al., février 2016.

      Celle-ci, page 26 : http://www.side.developpement-durable.gouv.fr/EXPLOITATION/Infodoc/ged/viewportalpublished.ashx?eid=IFD_FICJOINT_0013784

      Et cet article : http://www.afie.net/IMG/pdf/LEMOINE-2012-Abeilles.pdf

      Bonne journée à vous !

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